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    May 25

    SE7EN

     

     

     

      

     

     

    "Long et dur est le chemin qui de l'enfer conduit à la lumière.”

     

                                                                          Milton - Lost Paradise

     

     

     

     

     

    SE7EN : l'histoire

    L'HISTOIRE

     

     

    Proche retraité de la Police, l’inspecteur Somerset doit accueillir un jeune collègue, David Mills. Une série de crimes énigmatiques, tous plus cruels les uns que les autres, perpétrés jour après jour au cours d’une semaine éprouvante, requiert leur service : c’est, d’abord, un homme obèse qui a dû avaler des spaghettis jusqu’à en mourir [lundi]. Puis, un avocat célèbre est retrouvé mort dans d’étranges circonstances : il semble qu’il ait été contraint de découper une partie de sa chair [mardi]. Un troisième meurtre concerne un homme attaché sur son lit pendant plusieurs mois [jeudi]. Enfin, une prostituée a été éventrée par un client obligé par le meurtrier d’utiliser une sorte de poignard en forme de sexe masculin [samedi]. Plus horrible encore, une belle femme a été obligée de choisir entre vivre défigurée par l’assassin ou se suicider [dimanche]. L’enquête s’annonce longue et difficile. Et les deux inspecteurs apprennent à se connaître. C’est ainsi que Somerset est invité par les Mills, faisant ainsi connaissance de Tracy, la femme douce et timide de son assistant, qui lui confie, quelques jours plus tard, qu’elle est enceinte, tout en exprimant des inquiétudes sur l’avenir de leur couple.

     

    Grâce à la sagacité de Somerset, homme d'expérience réfléchi et cultivé, une vérité semble se dessiner : l’assassin suivrait un plan d’extermination de ses victimes en les punissant d’avoir cédé aux sept péchés capitaux tels que la religion les condamne ; c’est-à-dire, dans l’ordre, la Gourmandise [lundi], l’Avarice [mardi], la Paresse [jeudi], la Luxure [samedi] et l’Orgueil [dimanche]. Cette découverte pousse Somerset à orienter son enquête vers la piste d’un lecteur de la bibliothèque qui consulterait des ouvrages spécialisés sur les péchés capitaux.

     

    Après avoir identifié le patronyme, - John Doe - d’un assidu de ce type d’ouvrage à la bibliothèque de la ville, Somerset et Mills se présentent à son domicile où un inconnu ouvre le feu sur eux.

     

    La poursuite engagée ne donne rien, mais Mills, piégé par le fugitif, est curieusement épargné alors qu’il est à sa merci.

     

    De façon tout à fait inattendue, au moment même où l’enquête piétine, un homme se présente au commissariat en prétendant être le mystérieux John Doe : se constituant prisonnier, il affirme avoir fait deux nouvelles victimes châtiées pour leurs péchés d’Envie et de Colère et entend conduire les inspecteurs jusqu’à elles. Les deux inspecteurs, accompagnés de John Doe et surveillés, depuis un hélicoptère, par un tireur d’élite de la police, se rendent dans le lieu indiqué, situé en plein désert ; ce qui rend méfiant Somerset. Après quelques minutes d’attente, une camionnette apparaît et un livreur leur remet un colis. Somerset l’ouvre et découvre, horrifié, la tête de Tracy. John Doe, la voix doucereuse, explique qu’il l’a assassinée par Envie de bonheur conjugal de Mills et demande à être exécuté pour ce péché. Il se tourne vers Mills, sachant que Somerset ne pourra empêcher son coéquipier, ivre de Colère, d’accéder à sa demande. Mills tue en effet Doe, lui donnant ainsi raison.

     

    SE7EN : analyse

    ANALYSE

     

    la liste des œuvres littéraires auxquelles Somerset fait référence sont comme autant de repères sur la longue histoire de la réflexion des hommes. Qu’il s’agisse, dans l’ordre chronologique, de la Bible (évocation des antiques Sodome et Gomorrhe), de La Divine Comédie de Dante (au XIV° siècle) ou du Lost Paradise de Milton (au XVII° siècle), toutes ces œuvres ont en commun l’interrogation (métaphysico-religieuse) toujours recommencée sur le Bien et le Mal. Au-delà du simple récit que déroule le film – l’enquête policière – se pose en effet la question de l’oppression que fait peser la société sur l’être humain et, plus généralement, du sens de la destinée humaine. Face à une humanité citadine engluée dans une existence sociale difficile, Fincher donne à voir des personnages pareillement pris dans une vie faite de contradictions, de frustrations et se débattant en vain pour s’en extirper.

     

    C’est ainsi que l’inspecteur Somerset oppose, dans l’intimité de son domicile, un ordre tout personnel à la déliquescence extérieure qui l’environne (rangement minutieux de ses affaires et de ses habits, de son appartement, soin de son apparence, utilisation rassurante du métronome au rythme régulier pour s’endormir, recours à la raison et à la méthode, goût pour la culture et la littérature), et fait montre d’un certaine patience ou d’un fatalisme certain face au crime, car il sait, d’expérience, que l’hydre du Mal est toujours renaissante.

    A l’inverse, David Mills apparaît comme un chien fou (il en possède d’ailleurs plusieurs dans son appartement exigu !), émotif, impulsif, désordonné et impatient d’obtenir des résultats rapides dans sa chasse aux criminels. Pour sa part, John Doe, dans le fond aussi radical que Mills, suit son chemin d’Ange Exterminateur persuadé de suppléer Dieu en châtiant les déviants selon une échelle biblique de valeurs. Tracy, enfin, se débat entre son amour pour son mari, ses doutes concernant le bonheur qu'elle peut lui apporter et son hostilité à une vie urbaine qui lui semble contraire à une vie épanouie (elle ne peut exercer son métier d'enseignante et est horrifiée par les conditions de travail en ville par rapport à ce qu'elle a connu dans sa région d'origine).

     

    Fincher montre que la Ville dans laquelle chacun de ses personnages se débat – ou se noie - fait écho, symétriquement, à une sorte de labyrinthe intérieur personnel constitué, à l’identique, des luttes et des égarements de chaque conscience face au Mal. Ce décor urbain de Seven n’est que la métaphore de notre condition humaine, en même temps que celle de la société. Quant à ce Déluge – autre connotation religieuse d’un Dieu qui a maudit les Hommes - qui se déverse longuement, sans cesse ni repos, sur la continuité du film (sauf dans la séquence finale, mais la raison en est alors limpide).

     

    Pour autant, dans cet univers citadin noir en forme de puits profond où patauge une humanité à la dérive, Fincher ménage quelques moments de paix. C’est, d’abord, la Femme, à travers la présence lumineuse de Tracy Mills qui, par sa douceur, éclaire et soulage, à chacune de ses apparitions, la sombre réalité du quotidien. C’est, ensuite, l’Art – musique et littérature associées dans l’épisode symbolique de la bibliothèque – qui élève l’âme, lui permet de restaurer sa sérénité tout en suscitant une réflexion indispensable à la compréhension de la nature humaine et de l’existence.

     

    Il reste à signaler la grande cohérence d’un scénario qui passe en revue les sept péchés capitaux de façon exhaustive : la Gourmandise, l’Avarice, la Paresse, l’Orgueil, la Luxure, l’Envie et la Colère. Le châtiment de chacun des péchés donne lieu à des scènes toutes plus difficiles à supporter les unes que les autres tant par leur cruauté que par l’utilisation de décors et de circonstances très réalistes, voire d’une grande crudité. Pourtant, l’un des crimes de John Doe soulève quelques interrogations, celui perpétré sur Tracy Mills. La façon dont il est révélé lui confère un terrible pouvoir de suggestion, de sorte que son retentissement n’en est que plus éprouvant pour le spectateur. Or, comment justifier ce meurtre, alors que le personnage de Tracy n’est coupable d’aucun des sept péchés capitaux ? Il semble toutefois qu’il puisse être légitimé, si l’on adopte le point de vue de John Doe, pour deux raisons : d’une part, celle va donner la vie dans un monde qui, selon lui, mérite, non de se perpétuer, mais, sans doute, d’être anéanti par l’Apocalypse ; d’autre part, c'est celle qui a suscité en lui la tentation du péché d’Envie, comme il le confesse à Mills ; Fincher invoque ainsi la figure de l’Eve tentatrice déjà condamnée par la Bible. Le scénario, on le voit, est particulièrement rigoureux.

     

    Est-il possible de créditer Fincher d’un sens anticipateur  par cette évocation particulière des ravages d’une vision religieuse fanatique pour ce qui est du traitement des problèmes moraux et sociaux qui se posent dans les sociétés urbaines modernes et dont l’actualité nous offre quotidiennement maints exemples ?

     

    Le film s’achève ainsi sur un constat amer empreint d’un pessimisme lucide. Sur les dernières images du film, une voix off - celle de Somerset - nuance une opinion de Hemingway (”Le monde est beau et mérite que l'on se batte pour lui.“) : elle précise que le monde n'est pas beau, mais qu’il mérite qu’on se batte pour lui. Puis, Somerset apparaît à l'écran et confie à son supérieur, qui lui demande ce qu'il va devenir, que, malgré sa retraite, « il ne sera pas loin / I shall be around » : autrement dit, Somerset reste concerné et prêt à rendre service. Une conclusion, curieusement, qui fait penser à l'éthique du Docteur Rieux, dans le roman d'Albert Camus (La Peste), pour qui le devoir de l’être humain passe par la nécessaire solidarité avec les autres et la conscience aiguë que si l’on peut diminuer « arithmétiquement » le Mal, il n’est pas pensable de le supprimer.